Canada Dry : théorie du complot et disparition des corps

De nos jours, que reste-t-il du Canada Dry en France? Concrètement, des images d’Epinal biaisées, en portafaux. Raté pour une boisson dont l’authenticité est le cheval de bataille.

De boisson phare des années 80, du temps où elle appartenait à Schweppes, le Canada Dry est quasiment passé au statut de sodanonyme au sein du linéaire « boissons gazeuses » des centres commerciaux hexagonaux. D’ailleurs, on oublie souvent que le Canada Dry est une marque à gamme élargie, à défaut d’être une simple boisson à la saveure légère de gingembre. Car si jusqu’aux années 80, Canada Dry peut se targuer d’occuper une bonne petite part du marché des sodas en France avec plusieurs sodas, seul perdure désormais l’indémodable Ginger Ale aux tons verts et dorés. Lorsque le site américain CanadaDry.com présente une gamme de quatre boissons gazeuses (Ginger Ale, Thé Vert, Tonic et Soda), sa version « point éfère » s’enorgueillit de ne présenter qu’un seul modèle en homepage. Mais attention, roulement de tambours, sous deux formes : bouteilles d’1,5l et canette. N’oublions pas que le coq est le seul oiseau qui chante les pieds de la merde… Alors comment expliquer cet exode sodaïque massif?

Disons qu’en France, la marque Canada Dry est peut-être la seule à avoir souffert de la publicité ronflante eighties des Seguela et consorts. Pas forcément la faute aux cupides publicitaires, hein, comme on a souvent besoin de le faire croire. Plutôt celle des médias – méchants médias, méchants! – qui, à la suite d’une vague de pubs télé qui marqueront les esprits (ici et ), détourneront le fameux slogan « Ça ressemble à l’alcool, c’est doré comme l’alcool… mais ce n’est pas de l’alcool ». Petite parenthèse : notez qu’à l’époque, il fallait être un sacré sauveur de la veuve et l’orphelin, doté de parades d’une ingéniosité folle, pour boire du Canada Dry… Soit, dès lors, la marque Canada Dry (qui vient réellement du Canada, un autre point souvent mis en doute) sera assimilée au faux et à la manipulation. En 2002, l’irréductible juge Charles Duchaine fera paraître chez Michel Lafon l’ouvrage Juge à Monaco : une justice Canada Dry dans lequel il stigmatisera les magouilles qui suintent du Rocher. Quant à Daniel Cohn-Bendit, nul doute qu’il eût apprécié le dossier du mensuel La Décroissance, qui l’affublait en février dernier de « Canada Dry de la politique : ça a la couleur de la rébellion, l’odeur de la rébellion, le goût de la rébellion, mais ce n’est pas de la rébellion » (Merci Wiki). En 2009, les pourfendeurs dénonciateurs de tous bords s’en sont donnés à coeur-joie avec le soda au goût de gingembre. Certains s’en sortent pas trop mal, d’autres pas (*). Les médias ont-ils donc eu raison du succès du Canada Dry en France? On peut se poser la question même si, à mon humble avis, le problème vient surtout du soda Ginger Ale qui revisa sa gamme en cannibalisant ses frères de marque. Alliez à cela un changement de propriétaire (Dr. Pepper Snapple Group rachète à Schweppes) qui amena sans doute l’amputation des budgets communication, et un positionnement axé sur les grands espaces et hop, le Canada Dry n’est plus qu’un vague souvenir de notre enfance. Et puis merde, on est gros, on aime le sucre alors si on veut rêver de grands espaces, on prend une inaccessible étoile : on va au cinéma dynamique de La Géode, on va chez France Loisirs baver sur un beau livre de photos de l’Everest mais jamais Ô grand jamais, on ne boit un soda. Punkt, ya?!

Louis Garrel? Un acteur "Canada Dry"

De toute façon, dès le départ, la marque Canada Dry partait sur de mauvais bases concernant l’authenticité. Son fondateur est John J. McLaughlin et tout bon mélomane sait qu’il n’y qu’UN seul John McLaughlin et il s’agit de celui que l’on surnomme Mahavishnu, l’un des plus grands guitaristes que la musique ait connu, auteur du bien-nommé groupe Mahavishnu Orchestra (vivement recommandé, vous vous en doutez). OK, John « Soda » McLaughlin a inventé le Ginger Ale en 1904 et John « The One & Only » McLaughlin est né en 1942, ce qui fait que mon débat d’authenticité est anti-daté mais je m’en fous, c’est mon blog et je fais qu’est-ce que j’veux.

Bref, passons cet écart hautement évitable et revenons à nos moutons. Le goût unique du Canada Dry, en somme. Canada Dry appartient à la filière Dr. Pepper/Seven Up du Dr. Pepper Group. Peu étonnant donc d’y retrouver certaines saveurs connexes avec la boisson Fido Dido. Notamment ce léger goût citronné, bien appuyé par le glucose. Par contre, pour la saveur de gingembre, on repassera. Certes, l’arôme de gingembre est annoncé comme « subtil » mais sincèrement, je le cherche encore. Remarquez, il vaut mieux ça qu’une bonne Ginger Beer des familles, tellement cocottée au gingembre qu’elle vous donne une érection en même temps que la nausée (bientôt, chronique sur la Ginger Beer Old Jamaïca). Quant au reste, il est clairement indéfinissable. mais c’est aussi cela qui fait le charme nostalgique du Canada Dry.

Pour la petite anecdote, et parce que je n’ai pas d’autre chute, je vais vous dépeindre l’impact du Canada Dry sur notre génération 70-80. Lors de mon dernier réveillon, l’hôte de la soirée se réveille et pousse un « oh » catastrophé au milieu d’un salon qui ressemble à Verdun. « Que se passe-t-il? ». Et lui de répondre : « Y a plus d’Canada Dry !».

Matthieu Rostac

Crédit photo : Aurore Colibert et Louis Garrel Addict (eh oui, ça existe!)

(*) Philippe Geluck en culture, le PCF de Martigues et le journal franco-thaïlandais Gavroche en politique ont usé de l’expression avec plus ou moins d’habileté cette année. Mais le syndrome Canada Dry n’est pas toujours synonyme de révélation scandaleuse réussie : Claude Rullier, choqué par l’élection entachée de discrimination positive de Malika Ménard au titre de Miss France 2010, a fondé courageusement le groupe MISS FRANCE 2010: LA MISS CANADA DRY le 6 décembre 2009 sur Facebook. Au 15 du même mois, le groupe arbore fièrement deux membres. Dont le téméraire Claude Rullier. Globulerougeetbleu, lui, ne doit pas beaucoup aimer le football.

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